Enfin de vrais signes d'espoir pour les médias d'information

Serait-on arrivé à un vrai virage pour les médias d'information en crise depuis si longtemps ? Contrairement à la litanie de mauvaises nouvelles des dernières années sur les contenus et l'audience, l'édition 2014 de l'Etat des médias américains du Pew Research Center's Project for Excellence in Journalism, publiée ce matin, offre de vraies lueurs d'espoir pour la presse et le journalisme. 

En gros, ça bouge beaucoup, et même si tout n'est pas rose, loin de là, un certain optimisme et beaucoup d'énergie, inédits depuis des années, sont perceptibles.

Les mondes la technologie et du journalisme se rapprochent chaque jour davantage, les milliardaires de la high tech commencent à injecter de l'argent, l'info constitue une part importante de la diète numérique quotidienne du public absorbée via les nouvelles plateformes mobiles, sociales et vidéos, et de nouveaux acteurs très dynamiques (BuzzFeed, Mashable, Vox Media...) secouent vraiment le secteur.

La moitié des utilisateurs de Facebook sont en contact avec l'info alors qu'ils ne la cherchaient pas, et la moitié de ceux qui regardent des vidéos en ligne le font pour des news. Les jeunes en premier.

Les rédactions de 500 pure players du web représentent déjà aux Etats-Unis environ 5.000 emplois, à comparer bien sûr aux 15.000 emplois perdus dans les journaux ces dernières années. Et Pew estime pour la première fois, que la croissance des nouvelles unités purement digitales, comme BuzzFeed, Vice Media,, Politico ou Gawker devrait bientôt être en mesure de compenser, sur un an, le recul dans les rédactions traditionnelles. L'emploi dans les rédactions US a toutefois encore reculé de 6,4% en 2012, et 2013 devrait être encore plus mauvais.

L'argent frais des philanthropes, des capital-risqueurs et de personnalités de la high tech ne représente qu'une faible partie du financement du journalisme. La publicité traditionnelle continue d'assurer plus de la moitié des revenus pour la presse et la télévision. Et même si des diversifications sont visibles, ici et là (conférences, abonnements numériques), les revenus pubs des journaux US étaient en baisse de 53% par rapport à 2003. Ceux de la télévision, encore stables, sont menacés par l'essor actuel de la vidéo en ligne.

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D'autres évolutions ont marqué le secteur des médias d'informations américains l'an dernier comme la hausse, inédite en 5 ans, de l'audience pour les infos des TV locales (1ères sources d'infos aux US), alors même que le nombre de stations a diminué, que leur staff a baissé et que la production d'infos s'est concentrée.

Dans l'info en ligne, le chevauchement ou "pacte Faustien", constaté déjà l'an dernier, entre pub, relations publiques et information s'est hélas accentué. Le nombre d'articles écrits par des journalistes pour des marques, placés dans les pages éditoriales et difficilement identifiables, est de plus en plus nombreux. Ce qu'on appelle "la publicité native" se développe, non seulement chez Mashable ou The Atlantic, mais aussi au New York Times, Washington Post et Wall Street Journal.

Un autre défi de la presse à l'ère numérique, mis en lumière par l'affaire NSA/Snowden, est la protection des communications des journalistes au moment où les ordinateurs sont si facilement visités par des tiers. Un vrai risque pour les sources et la liberté d'informer.

Le Pew a identifié 6 grandes tendances cette année :

1 3.000 personnes employés dans 30 sites d'infos, investissements dans l'actu internationale

Pour la première fois depuis plusieurs décennies, les médias US recommencent à s'étendre à l'étranger. Vice Media a désormais 35 bureaux à l'étranger. Le Huffington Post espère être présent dans 15 pays cette année. BuzzFeed a engagé un rédacteur en chef pour l'étranger en charge de superviser la couverture à Bombay, Mexico, Berlin et Tokyo. Quartz, dont le staff parle 19 langues, a des correspondants à Londres, Bangkok et Hong Kong. Dans le même temps, les médias traditionnels continuer de se replier vers l'actu domestique: la part de l'international dans les journaux TV du soir est moitié moindre aujourd'hui qu'à la fin des années 80. Le nombre de correspondants étrangers des journaux US a chuté de 24% entre 2003 et 2010.

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2 Le léger mieux financier concerne plus la couverture et la conquête d'audience qu'un nouveau modèle pérenne

Le chiffre d'affaires des médias d'informations dépasse légèrement 60 milliards de dollars, dont environ deux tiers vient toujours de la pub, essentiellement traditionnelle. Mais les revenus tirés directement de l'audience progressent en valeur et en proportion (un quart aujourd'hui). Les activités de conférences et de conseil représentent 7%, alors que l'argent frais des VC et des philanthropes ne se monte pour l'instant qu'à 1% du total.

3 Les réseaux sociaux et la mobilité changent la donne

Ils font bien davantage qu'impliquer l'audience dans la chaîne de l'info, ils en changent la nature et la dynamique. La moitié des utilisateurs de réseaux sociaux partagent ou publient des éléments d'infos. Et avec l'essor des mobiles, les citoyens jouent un rôle de plus en plus important comme témoins d'événements. Un utilisateur sur 10 de réseaux sociaux a posté lui-même une vidéo de news. 11% des lecteurs d'infos en ligne ont soumis leur propre contenu (photos, vidéos, articles...) à des sites ou des blogs.

Plus important encore est la nouvelle manière dont le public est confronté involontairement à l'information, désormais de plus en plus mélangée à d'autres éléments sur les réseaux sociaux et même sur les sites d'infos eux-mêmes. Seulement un tiers des gens qui s'informent sur Facebook suivent un média d'info ou un journaliste. Peu vont vers un site d'infos spécifique. Une stratégie numérique classique n'est donc sans doute pas suffisante pour un fournisseur d'infos.

4 Nouvelles formes narratives : défis et opportunités

La vidéo d'informations en ligne est bien le secteur en croissance de l'heure. La publicité sur les vidéos en ligne (dans leur totalité) a connu une très forte croissance l'an dernier (+44%) mais ne représente que 10% des revenus numériques (dont un cinquième pour le seul YouTube, en attendant Facebook aussi très ambitieux en la matière).

Un tiers des Américains regardent des vidéos d'infos en ligne mais la croissance s'est nettement ralentie, passant de 27% par an entre 2007 et 2009 à 9% par an au cours des quatre années suivantes. Là aussi YouTube et Facebook dominent. Mais des rédactions progressent à l'instar du HuffPost Live et du Texas Tribune.

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5 La télévision locale en vraie mutation

Quelque 300 TV locales ont changé de propriétaires l'an dernier dans le cadre d'une consolidation du secteur (Sinclair Broadcasting, Meredith Scripps ...) qui entend profiter de la forte hausse des revenus tirés des câblo-opérateurs qui les diffusent. Mais la diversité des contenus n'est pas garantie pour l'audience car la mutualisation grandit.

6 Les profonds changements démographiques US auront un impact

L'essor important de la population hispanique (+50% entre 2000 et 2012) aux Etats-Unis à 53 millions de personnes, par les naissances plus que par l'immigration, a entraîné nombre de médias traditionnels (ABC, NBC, Fox) et pure players (Huffington Post) à lancer des services en espagnol et en anglais pour cette nouvelle communauté américaine. On en compte déjà 6 depuis 2010. Si tous ne sont pas des succès, ils sont en train de modifier le paysage de l'info, notamment des jeunes.

Mon compte-rendu de l'édition de l'an dernier.

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