L’industrie de la TV aurait-elle déjà tout compris ? (Edimbourg)

Un an après la spectaculaire apostrophe de Kevin Spacey au retentissement mondial, difficile de dire où en est aujourd’hui l’industrie britannique de la TV qui a peu parlé déferlement numérique et nouveaux usages, cette année au Festival International de Télévision d’Edimbourg.

Analyse optimiste : le numérique, parfaitement intégré, irrigue désormais l’ensemble des programmes et des stratégies. Plus besoin d’en parler. Le contenu est bien roi. Le reste n’est qu’affaire de tuyaux.  

Analyse pessimiste : « business as usual ! ». Faisons comme si de rien n’était. Comme si la famille était toujours réunie le soir devant le poste, les ados impatients de parler du film le lendemain à la récré. Comme si smart phones et tablettes n’étaient pas devenus le premier écran des foyers. Comme si les données ne permettaient pas désormais d’offrir une expérience personnalisée et à la demande. Comme si une offre pléthorique ne s’était pas démultipliée ailleurs. Comme si le public n’était pas devenu l’éditeur de sa consommation média. 

J’exagère à peine. Mais chacun sait bien aujourd’hui que beaucoup se jouera sur l’endroit où se placera d’ici quelques années le curseur entre consommation linéaire et consommation à la demande, appelées à co-exister.

Et pourtant, des signes concrets des changements en cours étaient bien visibles dès le hall d’accueil du Festival, entièrement trusté par YouTube, Skype (qui lance une solution pro d’interview en ligne) et NowTV !

Et pourtant, Ernst & Young, un des sponsors de la conférence, a exhorté l’industrie de la TV à opérer des changements fondamentauxdans 5 domaines-cléspour survivre face à la puissance des forces disruptives (importance de l’usager, efficacité de la production, innovation cross-media, personnalisation via les données, nouveaux partenariats).

A Edimbourg, j’avais donc parfois l’impression de retrouver, 10 ans après, les patrons de journaux US, qui, en complets trois pièces, assuraient toujours qu’il suffisait de plaquer sur le web leurs fabuleux contenus.

Bon, je n’ai pas, non plus, assisté à toutes les sessions à Edimbourg ! Beaucoup se déroulant simultanément.

Voici donc les grands points que j’ai retenu :

Info TV : décrochage brutal

Et confirmé par une étude (commandée pour le Festival) de l’institut Enders Analysis qui montre une chute de 15 % du temps passé depuis 2010 par les jeunes britanniques de 16-34 ans sur l’info télévisée.

edimbourg news viewing

L’info TV court désormais après les jeunes, mais aussi après … Vice News. Et rares sont ceux qui pensent aujourd’hui que les jeunes imiteront les usages de leurs parents une fois arrivés dans la vie active !

Pour l’ensemble du temps passé devant la TV, le recul atteindrait 12% au Royaume Uni ces trois dernières années pour les 18-24 ans, estime YouTube, qui avertit : « si cette tendance se poursuit, cela voudra dire que vous n’êtes pas en prise avec eux ». 

 Sous pression US, nécessité accrue de co-productions européennes :

Le patron de Channel 4, David Abraham, a lancé un appel pour dénoncer l’envahissement du paysage audiovisuel britannique par les groupes de médias et géants du web américains. Pour lui, le service public est désormais un des seuls remparts.

La puissance des séries US – et leur succès-- poussent actuellement les acteurs européens à se regrouper, car les budgets nécessaires sont importants. Un diffuseur unique ne peut plus financer de grandes séries.

Les sous-titres sont de mieux en mieux acceptés par l’audience en Europe. De même que les intrigues compliquées et les différences culturelles. L’extraordinaire réussite des séries scandinaves (The Killing, The Bridge,…) en témoigne. Mais, attention ! Aujourd’hui les talents scandinaves ont déjà leur agent US avant même d’aller sur le marché européen ! Et, pendant que les autres européens passent leur temps sur le montage financier, eux travaillent à l’américaine : écriture, tournage, écriture, tournage, etc.  

L’Union Européenne entend aider l’industrie créative et vient de relever ses subventions pour la production (100 millions $). Des enveloppes d’un million d’euros sont disponibles pour des co-productions européennes, a annoncé Creative Europe.

Pour éviter les délocalisations, Londres vient aussi d’accorder une forte incitation fiscale pour les tournages réalisés au Royaume Uni, mais évite pour l’instant de trop intervenir, faute d’avoir – comme tout le monde-- une vue précise sur la TV de demain, a indiqué un député conservateur.

A noter, comme l’an dernier, la présence à Edimbourg, d’une très forte délégation scandinave, de quelques allemands et d’une maigre poignée de Français. Après la Scandinavie, les nouvelles nations en pointe pour les formats et les programmes semblent être les Pays-Bas, Israël et l’Australie.  

La prise de risques reste le point sensible  

Les producteurs, inquiets, trouvent les diffuseurs toujours bien trop prudents dans ce nouveau paysage pourtant dominé par une concurrence intense liée à la nouvelle offre pléthorique. Ils n’hésitent plus à être infidèles et proposent désormais leurs projets à toutes les nouvelles plateformes de distribution. Dont Netflix, de plus en plus concurrent des diffuseurs sur la première fenêtre d’exploitation.

Pour rafraichir son offre et élargir son audience, Channel 4 a annoncé son intention de dépenser plus sur des fictions originales très contemporaines, mais aussi des prises de participation (60 millions £) dans plusieurs petites et modernes maisons de production britanniques. 

Gros problème sur les données incomplètes d’audience

Tout le monde s’accorde à juger cruciale l’exploitation –désormais disponibles-- des vraies données de consommation, de plus en plus importantes dans les prises de décision.

Mais la télévision, toujours incapable d’agréger données de l’antenne et données en ligne, a 15 ans de retard sur Internet et les mobiles pour en profiter. D’autant, ajoutent les professionnels, que les outils de mesure d’audience restent pilotés par des gens de télé et non par les nouvelles plateformes bien mieux expertes.   

Or aujourd’hui, l’audience n’est pas la même, à l’antenne et sur le numérique, qui pour Freemantle, « est le seul moyen aujourd’hui d’accroître l’audience ». « Les données sont bien aujourd’hui les amies de la créativité », a renchéri Camilla Harrison, patronne de M&C Saatchi.

Channel 4, toujours, a engagé ces dernières années une politique volontariste pour profiter des données du numérique et affiner son offre.

La BBC toujours sous pression et très critiquée 

Comment justifier une redevance annuelle élevée (autour de 182 €) quand tout le monde sait que la productivité n’y est toujours pas au rendez vous, que son journalisme manque d’audace et que les offres alternatives prolifèrent ?  

Des voix s’élèvent donc pour réclamer un modèle volontaire d’abonnement, voire même la fin de la production de programmes et de fictions en interne et la transformation de la BBC en éditeur/diffuseur.

bbc

Et si la BBC, qui reconnaît avoir plus de mal à attirer des talents, reste un objet de fierté nationale, elle est malmenée en Ecosse où lui est reproché son alignement déplacé sur Londres dans le débat sur le vote sur l’indépendance qui aura lieu le 18 septembre. Il est vrai qu’elle joue gros l’an prochain dans les négociations avec le prochain gouvernement britannique pour renouveler sa charte.  

Toujours de gros soucis liés aux stéréotypes de classe et à la diversité 

La télévision britannique reste pilotée par des hommes blancs, issus des célèbres écoles privées. La BBC et Sky ont annoncé des quotas de diversité pour l’antenne. Channel 4 les annoncera cet automne.

Quelle conclusion pour cette édition 2014 du Festival d’Edimbourg ?

La télévision reste-t-elle, comme l’assure Peter Fincham, patron d’ITV, « un riche espace d’opportunités » ou ressemble-t-elle aujourd’hui, comme le déplore le comique écossais Frankie Boyle*, « à un programme de divertissement pour bateau de croisière » ?

A suivre !

* Boyle, qui a fait les beaux jours de nombreux shows TV, est aujourd’hui interdit d’antenne.     

 

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  • manuuu

    C'est amusant : apparemment, la BBC serait "très critiquée" alors qu'elle fait 10 fois plus que ce que fait France Télévisions, qui, elle, semble laisser tout le monde indifférent...

    Ou alors, c'est que la BBC est bien moins critiquable que France Télévisions, et qu'on se cache les yeux parce qu'on a peur de voir qu'il faut investir dans les programmes pour les vendre.