Les équipes plateformes, nouvelles stars des rédactions

L'inquiétude grandit chaque jour sur la perte d'indépendance des médias d'informations au profit des grandes plateformes du web qui s'intercalent de plus en plus agressivement entre l'éditeur et son audience. Elle n'empêche pas les grandes rédactions de multiplier les initiatives pour être le plus présent possible sur ces nouveaux canaux de distribution: réseaux sociaux et messageries. Notamment pour ne pas se couper des jeunes dont les usages se sont, à l'évidence, radicalement transformés. Surtout quand plus de 60% du trafic en ligne est désormais mobile.

La grande réintermédiation du web force donc les éditeurs à se doter aujourd'hui de nouveaux talents dans leurs équipes numériques : "les équipes plateformes", chargées d'optimiser cette nouvelle diffusion. Une tâche d'autant plus complexe que chaque plateforme a bien sûr sa propre syntaxe, ses formats et ses pratiques.  

L'équipe innovation du Washington Post

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"Nous avons fait le choix d'être partout", a résumé il y a quelques jours à Londres Christopher Meighan, directeur du design pour l'info numérique et les nouveaux produits émergents au Washington Post: Kindle Fire, bien sûr, mais aussi Instant Articles de Facebook où quasiment tous les contenus sont proposés, Apple News, Apple Watch, Twitter Moments, Facebook Notify, et bientôt AMP (Accelerated Mobile Pages) de Google, mais aussi les newsletters très visuelles.

Il dirige donc "une équipe de 25 à 30 personnes composée de journalistes, de développeurs, d'ingénieurs et de designers UX" (expérience utilisateur) qui "fonctionne en mode start-up" qui reporte au directeur de l'information et au directeur technique.

Elle produit plus d'une vingtaine de modules ou formats différents chaque jour à partir des contenus du site web du WashPost qu'elle aspire, trie et édite avec son propre CMS.

"Pratiquement en temps réel", précise Meighan. Le 13 novembre, l'équipe a ainsi produit 18 formats différents dans la journée pour des applis mobiles illustrant les attentats de Paris.

Les contenus mobiles sont réactualisés en permanence, ceux pour tablettes deux fois par jour et les titres sont travaillés pour favoriser la conversation et non plaire à tout prix aux moteurs de recherche (SEO).

Même politique au Guardian où le CMS de la rédaction est installé sur la position mobile par défaut ! "Face à l'explosion des plateformes, on essaie tout", explique Subhajit Banerjee, éditeur mobile du quotidien britannique innovant. "Du responsive, aux applis, des wearables à la réalité virtuelle".

Des formats interactifs pour mobiles sont développés, comme le très beau reportage sur le Mekong.

Les messageries instantanées, type WhatsApp, sont utilisées plutôt pour recueillir des infos du public, photos ou vidéos UGC. Pratique, car la rédaction possède le N° de téléphone du témoin. Même utilisation par le Daily Mirror. D'ailleurs, note la BBC, le nombre de partage sur WhatsApp a déjà dépassé celui sur Twitter.

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Le New York Times a, de son côté, mis en place une équipe dédiée aux seules notifications et Vox Media cherche son responsable des partenariats avec les plateformes.

"Pour chaque plateforme, l'audience est différente. Mais trop souvent, les journalistes ne réalisent pas que leurs histoires peuvent se raconter bien autrement", résume Michael Kowalski, fondateur de l'agence Contentment.

Développeurs et designers, first !

En Suisse, le quotidien Le Temps, racheté récemment par le groupe Ringier, a mis en place une équipe numérique de 12 personnes où les développeurs, sont en haut de la hiérarchie, car "ils amènent plus de valeur ajoutée que le rédacteur en chef", estimait vendredi à Neuchâtel, Jean Abbiateci, redchef adjoint.

Voici donc par ordre d'importance les compétences de son équipe :

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Au Temps on ne demande pas la multi-compétences, mais "on ne veut pas avoir des gens qui ne savent pas gérer des projets".

Les plateformes exigent de toute façon des compétences différentes. Même au sein d'une même marque. Les "stories" de Snapchat n'exigent pas le même niveau de production léchée que les fiches animées sur Discover, "où le travail est très exigeant", note Mashable qui gère dans son équipe plateformes de New York des talents en animation et d'autres en production vidéo. L'équipe "social" de Mashable à Londres s'occupe des messageries Viber et Line, plateforme très visuelle où elle compte déjà 150.000 utilisateurs.

Les télés aussi !

Car près de 60% de leur trafic en ligne vient désormais des mobiles.

CNN accentue ainsi sa stratégie d'hyper-distribution (sur Facebook Instant Articles, Instagram, Facebook, Twitter, ….). Une équipe d'une trentaine de personnes sera dédiée début 2016 à cette mission vers les nouvelles plateformes. Du contenu original pour certaines sera aussi produit. ESPN a montré la voie cette année. 

La chaîne d'infos en continu multiplie les formats dédiés et élaborés (photos vidéos, animations) "mobile first", comme celui sur l'Etat islamique.

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Des formats qui peuvent faire 7 ou même 17 minutes sont ainsi spécialement conçus. "Plus tard seulement, on regarde ce qu'on peut mettre à l'antenne", indique Inga Thorndar, directeur éditorial de CNN Digital International.

Sur Snapchat Discover, CNN produit chaque soir 5 sujets vers 17h00 en vidéo filmées verticalement pour 700.000 utilisateurs. "Nous touchons ainsi une audience que nous n'atteignions pas avant".

CNN compte aussi sur sa nouvelle filiale "Great Big Story", créée il y a 3 semaines, qui produit 3 vidéos magazines par jour sur des sujets contemporains pour concurrencer BuzzFeed et Vice auprès des jeunes.  

Fusion (Univision / Disney) se dote aussi en ce moment d’une équipe d’une douzaine de personnes dédiée aux nouvelles plateformes de distribution.

La partie numérique de la télé publique suisse allemande (SSR) s'est réorganisée récemment en trois sections: un pôle contenus, un pôle UX et un pôle technologie. A la BBC, "les expérimentations se poursuivent. Les fonctions vont mûrir", explique Trushar Barot, éditeur mobile.

"La méga-trend du moment est la personnalisation des contenus", estime CBS : pas l'individualisation, mais la multiplication des versions d'un même programmes ou émissions, selon les audiences et les plateformes.

Nouvelles mesures du succès

"Faire du clic c'est facile ! Tout le monde sait faire", résume Jean Abbiateci. "Nous nous concentrons désormais sur le temps passé et les utilisateurs loyaux qui reviennent".  Mais tout le monde, au journal Le Temps, a accès aux statistiques d'audience et doit désormais savoir les interpréter.

Pour CNN, "l'important est, via ces plateformes, d'être vu par les jeunes, avec nos contenus de qualité triés et vérifiés".

Chez BuzzFeed, où 70% du trafic est mobile, l'important est, sur la News Appd'intéresser le lecteur très vite et de lui donner un sentiment fort d'engagement: il ne reste que 30 secondes sur l'appli en moyenne, décrit Brianne Obrien, éditeur mobile à Londres, à la tête d'une équipe de 7 personnes.

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Attention au mode portrait vidéo

Attention toutefois à la généralisation du mode portrait de captation vidéo vertical des mobiles qui "risque de poser un sérieux problème aux TV", s'inquiète la BBC. "Quoi qu'il en soit, de nouvelle formes narratives vont continuer d'émerger sur mobiles".

"La prochaine bataille sera celle de l'écran verrouillé, qui remplace de plus en plus l'InBox des emails ", prédit le Guardian.

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Pour cela, le quotidien britannique compte beaucoup sur le nouvel outil Notify de... Facebook !

Priorité à l'expérience utilisateur !

"Tout le monde s'informe sur Facebook, il faut donc y être ! Les gens restent sur Facebook et ne reviennent pas car l'expérience y est meilleure", résume Meighan du Washington Post.

Confirmation de Google à Paris : "si votre site mobile est plus rapide il sera prioritaire sur Google News" ! 

Avons-nous donc le choix ?

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  • Jean Roschan

    "Tout le monde s'informe sur Facebook"

    Euh ... non.